Centrafrique: António Guterres avez-vous une conscience?

Jaccuse-2

Lettre ouverte à
Monsieur António Guterres, Secrétaire général des Nations Unies
Monsieur Parfait Onanga, Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies et Chef de la MINUSCA à Bangui
Monsieur François Hollande, Président sortant de la République Française
Monsieur Emmanuel Macron, Président entrant de la République Française
Monsieur Faustin-Archange Touadera, Président de la République Centrafricaine
Messieurs les Chefs des Etats de l’Union Européenne et de la communauté internationale

Objet: République Centrafricaine

Messieurs,

Cette lettre n’a pas pour objet de vous rappeler les évènements qui se déroulent depuis quatre ans en République Centrafricaine ou les multiples résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU que vous connaissez tous, mais de vous interpeller individuellement et personnellement sur les actes que vous posez dans ce pays ou à son égard.

Depuis 2013, la République Centrafricaine ne traverse pas de crise : elle s’y embourbe. Plus précisément, elle y est embourbée, car la crise elle-même n’y est pour rien.

Il se trouve que parmi tous les acteurs de cette crise, vous êtes des personnages clés. Vous l’êtes, car, compte tenu de l’absence de quelque autorité ou de capacités humaines et militaires susceptibles de mettre un terme aux crimes perpétrés sur la population centrafricaine, vous avez jugé nécessaire d’intervenir dans le pays à cette fin. A travers ce jugement et ce choix délibérés, vous avez proclamé être à même de le faire.

Mis à part les groupes armés eux-mêmes, communément considérés comme les éléments déclencheurs des troubles, compte tenu des postes que vous occupez et des rôles que vous vous êtes octroyés dans la résolution de la crise, les premiers responsables, c’est VOUS ! C’est VOUS, oui, qui écrivez l’Histoire de la République Centrafricaine, et nous en sommes conscients. Si l’Histoire se lit à travers les actes posés et les écrits qui les relatent, – l’intervention de la communauté internationale, les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU et les milliards d’aide en témoignent – elle retiendra que vôtre rôle en République Centrafricaine est bienveillant, louable et noble. Qu’il me soit permis d’écrire au moins cette page afin de retenir que les actes que vous posez et la stratégie globale que vous mettez en œuvre en Centrafrique ne le sont pas.

Dans lequel de vos pays respectifs allez-vous négocier avec des criminels notoires qui menacent la sécurité des citoyens, chasser ou escorter un chef de bande armée d’une ville de province à une autre, laisser pendant quatre ans, au quotidien jusqu’à ce jour, des criminels armés terroriser, violer, décapiter, découper, brûler et tuer des milliers de citoyens sans défense en prétendant résoudre le problème ? Dans quel pays, en dehors de l’Afrique, allez-vous gérer une menace de la vie des citoyens de cette manière ? Aucun! Pas plus tard qu’il y a trois semaines, un assaillant armé qui attentait à la vie d’un policier sur les Champs Élysées à Paris a été abattu sur place par les forces de l’ordre.
En Centrafrique, où vous vous autorisez à intervenir, où vous vous êtes installés avec un arsenal de guerre et des contingents militaires, vous vous permettez de préconiser et de dérouler une stratégie, aussi sordide que macabre, d’accords de paix successifs et de négociations avec les criminels que vous n’accepteriez pas plus de voir appliquée dans l’un de vos pays qu’un processus DDRR, et dont vous savez pertinemment que la finalité n’est pas la paix et le salut du peuple centrafricain et qu’elle est mortifère.

S’il est une des résolutions du Conseil de Sécurité à évoquer, c’est la résolution 2281 de juillet 2016 par laquelle, en considération de la situation sécuritaire préoccupante, agissant en vertu du Chapitre VII  de la Charte des Nations Unies, le Conseil a prorogé le mandat de la MINUSCA jusqu’au 15 novembre 2017, décidé que ce mandat comporterait comme tâches prioritaires urgentes  la protection des civils et la promotion et la protection des droits de l’Homme, et l’a autorisé à utiliser tous les moyens nécessaires pour s’en acquitter. Il va sans dire qu’à l’heure où j’écris ces lignes, en considération de l’insécurité entre temps élargie à l’ensemble d’un territoire de 623 000 km2, le nombre de 10 750 militaires apparait dérisoire pour assurer la sécurité et la protection des populations civiles. Cependant, pour autant que vous en ayez véritablement la volonté, au lieu de négocier avec les criminels et de les chasser d’une localité à une autre, vous avez à la fois l’autorisation d’user de la force et les moyens de les arrêter et de neutraliser les groupes armés qui sévissent sur la population en République Centrafricaine. Dans les faits, compte tenu de la stratégie de complaisance que vous menez avec les chefs des groupes armés, la mission se résume, à grande échelle, à la non assistance à personnes en danger organisée dont vous portez la responsabilité.

En matière de Justice, alors que personne n’a jugé les nations occidentales pour l’esclavage des populations noires de cette planète durant trois siècles, que personne n’a jugé les nations européennes – dont la France – pour l’appropriation illégale de territoires et ressources à travers la colonisation de l’Afrique et d’ailleurs, et pour les innombrables violations des Droits de l’Homme commises au cours de cette période de l’Histoire, que personne n’a jugé les États-Unis pour le même crime en terres américaines, le génocide des Amérindiens, vous vous appropriez le droit de décider qui de ce monde doit être jugé et quand ! Ce droit ne vous appartient ni plus ni moins qu’à d’autres…

Vous aurez beau, tous, condamner les crimes sur le papier ou sur les ondes médiatiques et, au fil d’une myriade de résolutions ou déclarations, vous renvoyer mutuellement la balle de la responsabilité pour la sécurité, la protection de la population civile, et la justice en République Centrafricaine, dans les faits et à travers les choix qui sont les vôtres et les actes que vous posez, vous ne condamnez ni ne jugez rien ni personne, mais vous contribuez, en coopérant avec les criminels au lieu de les arrêter, à l’instabilité permanente du pays qui donne une légitimité à votre présence sur le territoire. Ceci se solde par une situation sécuritaire toujours plus confuse, par une reproduction des évènements et des crimes d’une ville ou d’une province à l’autre, par des centaines et milliers de citoyens en détresse qui n’ont de choix que fuir dans la brousse, en centaines et milliers de mutilés, en milliers de morts et en millions de traumatisés par les atrocités dont ils sont témoins.

Récemment commémoré en France, le 8 mai 1945 marque la fin de la seconde guerre mondiale par la capitulation de l’Allemagne. Le 20 novembre 1945, soit à peine sept mois plus tard, débute le procès de Nuremberg où comparaissent pour complot, crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’Humanité les principaux responsables nazis. Il s’achève à peine un an plus tard, le 1er octobre 1946 par la condamnation des responsables des crimes du Troisième Reich. Que serait l’Europe aujourd’hui si ce procès n’avait eu lieu ?

A cette époque, les hauts responsables des crimes n’ont pas été  pas été exfiltrés ou éloignés de la scène politique et du territoire comme l’ont été ceux de Centrafrique; ils ont été arrêtés et jugés, puis condamnés, pour certains à mort. Vous, au quotidien, c’est la population civile centrafricaine que vous condamnez à mort, sans procès… Au lendemain de la guerre, la technologie n’offrait pas les moyens dont vous disposez tous aujourd’hui, et s’il n’a pas même fallu sept (7) mois à la « communauté internationale » pour poser, à travers ce procès, un acte fort qui marqua l’Histoire et les consciences, c’est uniquement par choix et volonté politique des décideurs du moment.

Comment expliquez-vous que la Cour Pénale Internationale, qui avait pour objet de juger des crimes majeurs commis sur la planète, se soit muée en une institution qui n’entretient qu’elle-même et qu’elle mette une ou deux décennies à se prononcer sur l’un ou l’autre des cas qu’elle choisit de traiter ? Comment justifiez-vous que des hauts responsables des évènements en Centrafrique soient, certes, sanctionnés sur le papier, mais envoyés en retraite dans d’autres pays d’Afrique où ils jouissent d’une parfaite impunité et immunité, comme de toute liberté d’aller et venir dans le monde, pendant que des milliers de Centrafricains innocents continuent d’être contraints à fuir dans la brousse et ne savent plus où trouver refuge ? Comment expliquez-vous qu’il faille plusieurs années pour mettre en place une Cour Pénale Spéciale en Centrafrique, sans pour autant qu’elle soit déjà opérationnelle à ce jour ? Comment ont fait les autres en 1945 ?!

A travers vos choix et les actes que vous posez, ce n’est pas de l’incompétence que vous proclamez ! Vous signez une volonté politique délibérée de ne pas apporter les réponses appropriées à la situation en République Centrafricaine !

S’il n’est pas encore de Cour pour vous juger, sachez que l’Humanité entière s’en chargera. Elle sait, d’une part, que vous avez les pouvoirs de mettre instamment un terme à tous les conflits de ce monde qui coûtent la détresse et la vie de millions d’entre nous et que vous ne le faites pas car vous choisissez de servir des intérêts économiques et financiers dans une démarche matérialiste, capitaliste et impérialiste au détriment de l’Humanité. En l’occurrence vous auriez tous les moyens imaginables pour apporter des solutions tangibles à la situation en République Centrafricaine et vous ne le faites pas. Il est, d’autre part, peu probable qu’avoir rétabli l’ordre constitutionnel en Centrafrique soit considéré comme un exploit et parle en votre faveur, car si cet ordre-là répond, certes, à des exigences politiciennes et permet d’entretenir l’illusion d’un État indépendant et de nourrir quelques bouches, il ne répond absolument pas aux besoins du plus grand nombre en Centrafrique. Il en est de même pour le semblant de relance économique produit essentiellement par l’économie de guerre.

En tant que franco-centrafricaine, humaniste, éprise de paix et animée d’un esprit de liberté, d’égalité et de fraternité, je refuse de voir mes compatriotes centrafricain(e)s et mes frères et sœurs dans l’Humanité subir des traitements inhumains et être réduits à un nombre de morts statistiques dans les registres d’une organisation initialement créée pour assurer la paix dans le monde qui, entre temps, s’est muée en un gigantesque appareil de gestion du monde et de ses ressources – dont les êtres qui le peuple – au gré des conflits déclenchés ça et là sur la planète. Je refuse de voir ma patrie d’adoption mise à mal et la population centrafricaine massacrée et tuée depuis des décennies, et particulièrement au cours des quatre dernières années, par des périodes d’instabilité chronique orchestrée et entretenue par ma patrie de naissance et ses alliés occidentaux depuis une indépendance que l’une a bien voulu donner à l’autre sur le papier, sans la lui accorder pour autant véritablement dans les faits. Vous, Messieurs, qui parlez si bien au monde entier des droits de l’Homme, savez qu’au fond, en servant des intérêts économiques de cette manière, vous desservez l’Humanité.

Dans l’Histoire, à première vue, ça n’est pas ce qu’on fait qui compte mais la façon dont on le raconte et vous êtes probablement convaincus de bien vous en sortir. Si les pages principales et théoriques de l’Histoire vous accordent gloire et éloge ainsi qu’elle attribue la bienveillance aux États et institutions que vous représentez, que celle-ci retienne et rappelle à la postérité qu’il n’en est rien, et qu’elle contribue à éclairer les regards de nos enfants quand l’Histoire vous le rendra, ce qu’elle fera, tôt ou tard, inéluctablement.

Sans parler des six dernières décennies, comment pouvez-vous, Messieurs, concilier les milliers de morts centrafricains que génère votre stratégie depuis maintenant quatre ans avec votre conscience ?  Comment parvenez-vous à vous regarder dans le miroir et justifier ces milliers de morts au nom d’intérêts économiques et des ressources naturelles sur lesquels spéculent vos pays respectifs et dont ils s’assurent le contrôle à travers l’occupation du pays ? Vous, Monsieur Touadera, comment pouvez-vous, tout comme ceux qui servent le gouvernement, vous faire complice de cette démarche qui coûte la vie de milliers de vos concitoyens et collaborer à une telle stratégie ?
Avez vous une conscience, Messieurs ?

Cette lettre vous est adressée par une citoyenne du monde qui considère l’être humain comme la ressource la plus précieuse sur cette planète, qui vous invite à vous remettre personnellement et individuellement en question, à vous interroger profondément sur les choix et les actes qui sont les vôtres en République Centrafricaine et qui refuse de vous laisser jouer avec la vie de ses concitoyens comme s’il s’agissait de la ressource la plus négligeable qui soit.

Comprenez que si ce courrier n’est pas terminé par la formule prévue traditionnellement par le protocole pour des personnalités de votre rang, il ne s’agit pas d’ignorance.

Salutations cordiales,

Danielle Droillard

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