Centrafrique : Cinq soldats français risquent la radiation pour violence sur un civil

Prise d'arme des compagnies du 1er RPIMA/ Crédit photo: Fantasin 72 (CC By).

Prise d’arme des compagnies du 1er RPIMA/ Crédit photo: Fantasin 72 (CC By).

Cinq soldats, jugés ce jeudi pour des violences commises en Centrafrique, lèvent le voile sur les conditions déplorables de l’opération militaire dans ce pays.

Une noble et courageuse « opération de sécurisation » qui masquait une réalité bien moins policée. Cinq membres du prestigieux 2e régiment d’infanterie de marine (2e Rima) comparaissent ce matin devant un conseil d’enquête militaire à Poitiers (Vienne). Le ministère de la Défense reproche aux soldats basés au Mans (Sarthe) d’avoir violemment tabassé un commerçant centrafricain étranger au conflit durant l’opération Sangaris. Des poursuites disciplinaires rares qui s’appuient sur une enquête interne confidentielle lancée au printemps dernier. Son contenu, dont nous avons pris connaissance, constitue surtout un témoignage cru et dérangeant sur l’intervention militaire française en Centrafrique, entre scènes d’horreur, indigence des moyens, et passivité face aux massacres commis par les forces tchadiennes alliées.

Fin 2013, le pays est plongé dans le chaos. Le conflit entre rebelles musulmans de la Séléka et les milices chrétiennes dites anti-Balakas entraîne des exactions sur les populations civiles. Les affrontements se concentrent bientôt sur la capitale Bangui, déclenchant l’intervention de la France le 5 décembre. Le manque de moyens affectés au 2e Rima, posté à l’entrée nord de la ville, est alors criant.  » On est arrivés dans un pays en guerre civile et on est arrivés au moment le plus fort, raconte l’un des soldats durant l’enquête administrative. Nous n’avions pas de couchage, pas de lits picots, pas de moustiquaires. On prenait les cartons des rations pour dormir dessus. Parallèlement à ça, on était menacés par la hiérarchie d’être punis en cas de paludisme. « 

«Face aux horreurs que l’on a vues, on a commencé ç devenir agressifs»

Equipés d’un seul véhicule blindé pour plusieurs dizaines d’hommes, les militaires bricolent en protégeant leurs camions avec de vieux gilets pare-balles plaqués sur les carrosseries. Car dans la ville, le danger est partout, et les exactions se font chaque jour plus abject.  » Les tensions entre chrétiens et musulmans étaient au summum […]. Au quotidien, c’était des embuscades, des TIC (NDLR : abréviation anglaise de « troupes aucontact »), des mouvements de foules, maintien de l’ordre, des découvertes de cadavres […]. Chaque fois que l’on trouvait des cadavres ex-Séléka, on était obligés de monter la garde pour éviter que les antibalakas, voire la population, les découpent et les mangent « , confesse ce « marsouin », le surnom donné aux hommes du 2e Rima.

L’arrivée mi-décembre de renforts militaires tchadiens, censés aider les soldats français à sécuriser la capitale, ne fait qu’ajouter au chaos.  » On est montés crescendo jusqu’au massacre de la population par les casques bleus tchadiens (NDLR : ils n’étaient en réalité, à cet instant-là, pas encore mandatés par l’ONU). Il y avait au moins 30 corps. Là, on était pris à partie par les feux tchadiens « , se souvient cet officier. Or dans ce conflit, le Tchad est un allié de la France. Face au bain de sang qui se déroule sous leurs yeux, les marsouins restent impassibles, faute de directives contraires.  » J’étais obligé de poster les mecs en leur donnant l’ordre de ne jamais ouvrir le feu sur les Tchadiens. Nous n’avons jamais reçu de conduite à tenir du PC (NDLR : poste de commandement) sur cette action des Tchadiens. » Un contexte effroyable qui finit par fragiliser les militaires ». « Face aux horreurs que l’on a vues là-bas, on a commencé à devenir agressifs », avoue le gradé.

En mars 2014, alors que l’opération touche à sa fin, plusieurs hommes du 2e Rima décident d’acheter des baïonnettes gravées en souvenir de la mission. Un soldat du rang passe commande auprès d’un marchand local, qui encaisse l’argent du régiment puis disparaît. Il est localisé quelques jours plus tard par un témoin qui en informe les militaires. Le commerçant est alors pris à partie par les marsouins en colère.  » Il y a eu des coups donnés, reconnaît un participant. Je peux dire que le marchand servait de punching-ball.  » Groggy, la victime est attachée à un arbre, mains dans le dos, un sac en plastique sur la tête. Il restera dans cette position plusieurs heures. Un officier finit par le libérer, non sans l’avoir menacé fusil à la main. « Si tu parles, ou si on te revoit dans les parages, c’est finex (sic) pour toi », a-t-il averti, selon un témoin.

De graves blessures psychiques

Depuis la dénonciation des faits, en avril dernier, les cinq militaires impliqués ont été suspendus. Le conseil qui se tient ce matin scellera définitivement leur sort, les sanctions pouvant aller jusqu’à l’éviction de l’armée. Si les suspects ont reconnu l’agression, à des degrés divers, durant l’enquête administrative, ils ont surtout pointé les conditions désastreuses dans lesquelles ils sont intervenus.  » L’institution doit prendre en compte les graves blessures psychiques qui expliquent ce regrettable passage à l’acte, souligne MeJean Tamalet, l’avocat d’un des soldats. Ces hommes, qui constituent l’élite de nos troupes, n’avaient jamais vu de telles horreurs, auxquelles ils ont dû parfois assister sans pouvoir intervenir.  »  » Ce contexte, ajouté au manque de moyens, les a fragilisés. Ils ont été poussés à bout « , analyse de son côté M e Brice Laveau, l’avocat d’un officier.

Parallèlement aux poursuites disciplinaires, une enquête judiciaire ouverte en juin dernier par la section militaire du parquet de Paris est toujours en cours. Son issue reste incertaine : à ce jour, le commerçant tabassé n’a toujours pas été identifié par la justice française.

RÉACTION

 Contacté au sujet des cinq militaires accusés de violences en Centrafrique, le ministère de la Défense indique :  » Ce qui s’est passé est inadmissible. Dès que les faits ont été connus, les mis en cause ont été immédiatement suspendus, la justice saisie, et une enquête administrative diligentée. Le conseil d’enquête pourrait prononcer des sanctions allant jusqu’à l’éviction. « 

www.leparisien.fr

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