Burundi : David Gakunzi  » un génocide se prépare « .

David Gakunzi, citoyen burundais vivant en France, dirige le Paris Global Forum, une plateforme d’échange qui vise à ouvrir le dialogue sur les questions du vivre ensemble, de paix et de conflits dans le monde en France et en Afrique. C’est aussi un espace culturel et un centre qui propose des formations sur la résolution des conflits.

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David Gakunzi

Le Burundi traverse actuellement une crise importante, quelle est votre vision de la situation ?  

Le Burundi est dans une situation extrêmement grave qui peut dégénérer en grand massacre. Nous sommes dans la même situation qu’au Rwanda en 1993 avec un clan au pouvoir qui est dans une logique de préservation du pouvoir à tout prix, y compris en semant le désarroi total et en utilisant la violence et la manipulation les plus extrêmes.

Les autorités pratiquent la torture et il y a déjà eu beaucoup de morts. La terreur est un moyen de masquer la revendication citoyenne.

En se représentant pour un troisième mandat, le Président Nkurunziza a fait un putsch constitutionnel. Il n’y a plus d’Etat, ce sont la police et les milices qui font la loi, et l’armée est divisée. Il s’agit d’une situation explosive quand on connaît le passé du pays et quand on se souvient de la guerre civile qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts. C’est actuellement une situation bloquée et s’il n’y a pas un déblocage par la communauté internationale, il y aura des violences meurtrières qui se propageront dans la région des Grands Lacs. Tous les signaux sont au rouge, donc il faut agir aujourd’hui. Le pouvoir burundais est autiste, des actions doivent être menées pour amener le président actuel à renoncer au 3e mandat. Dans le cas contraire, ce sera un très mauvais signe pour tous les autres pays africains et cela renforcera le processus que j’appelle de « ridicularisation » de la démocratie en Afrique. Cela a voudra dire que tous les chefs d’Etats pourront changer la Constitution à leurs fins personnelles.

Vous comparez la situation actuelle au Burundi avec le génocide au Rwanda. Pourquoi ?

On se rend toujours compte après-coup d’un génocide et on ne tire pas assez de leçon de l’histoire. Bien sûr, le génocide arménien, la Shoah et le génocide au Rwanda n’ont pas les mêmes précurseurs, mais il y a des constantes. Si on fait attention, la seule différence entre le Burundi et le Rwanda est que la propagande de haine n’est pas faite ouvertement aujourd’hui. Mais les violences sont motivées par une volonté de de garder le pouvoir à tout prix. Le pouvoir prononce le discours dangereux de dire que le peuple majoritaire (sous-entendu les Hutus) a donné le pouvoir au Président. Donc on pourrait faire tout ce qu’on veut face à la petite minorité (sous entendu les Tutsis). Au Rwanda aussi, l’opposition contre Habyarimana était, au début, non-ethnique et le pouvoir a commencé à diviser l’opposition et à tuer d’abord les élites Hutus. C’est ce qui se passe ces derniers temps au Burundi, beaucoup d’opposants Hutus ont déjà été enlevés. Il y a bien sûr des différences mais ce n’est pas parce que l’opposition est non ethnique à la base que la mécanique ne débouchera pas sur une purification politique et ensuite sur une purification ethnique. Le discours ethnique est là mais il est sous-jacent. Dans le fond, ils travaillent sur une base de manipulation de l’ethnicité, mais pour l’instant le discours est religieux, ils parlent de « diables ».

Je connais bien le Rwanda et le Burundi et j’ai toujours combattu l’ethnicité. Il faut savoir que la dynamique de génocide s’autoalimente. C’est ce qui se passe aujourd’hui, on observe une mécanique de violence qui peut aboutir à la guerre civile et à une purification ethnique à un moment ou un autre. On a d’abord un meurtre politique et après des mécanismes similaires et le même discours majorité vs. Minorité. La seule différence est que la propagande ne se fait pas ouvertement au Burundi. Ils ont détruit tous les médias indépendants donc le contrôle est très élevé. Si on laisse la situation se développer, ce sera pire que le génocide rwandais car les milices ont des armes plus dangereuses encore que les machettes.

Autre parallèle, au Rwanda le génocide était accompli par les milices et gardes présidentielles. Au Burundi, ce qui est aujourd’hui appelé « force de protection des institutions » est la même chose que la garde présidentielle au Rwanda. D’ailleurs, il reste des forces de l’ancien gouvernement du Rwanda qui travaillent aujourd’hui avec le gouvernement burundais actuel.

Beaucoup de personnes ne veulent pas voir qu’on est dans la même situation qu’en 1993, une situation qui piétine les accords de paix. Habyarimana avait dit que les Accords d’Arusha de l’époque étaient un « chiffon de papier ». Nkuruziza dit aujourd’hui : « ils ne m’engagent pas ». Ce sont des pouvoirs qui déchirent les pactes de paix et sèment le chaos. Qu’attendent les gens ? Qu’on dise explicitement « programme d’extermination » ? Ce qui est en train de se préparer est monstrueux.

Que faire face à cette situation ?

On a essayé d’alerter pour dire que c’est aujourd’hui et maintenant qu’il faut agir. Au Rwanda, on n’a pas agi à temps. On a vu venir les choses, mais on n’a pas voulu voir l’apocalypse. Vingt ans après, ne refaisons pas la même erreur. Il y a des leviers pour agir, donc nous tirons la sonnette d’alarme et nous faisons comprendre que le monde a changé. Nous voulons que les responsables de ces atrocités soient tenus coupables pour les crimes commis et qu’il n’y ait pas d’impunité. Il faut dire au pouvoir en place que le monde regarde, que lorsque des hommes entrent dans un hôpital et tuent des personnes, c’est un crime de guerre qu’ils commettent.

Vous parlez des médias contrôlés, connaissez-vous des journalistes sur place ?

Ils se sont attaqués à tous les médias indépendants. Ceux-ci ont été cassés, brisés, brûlés, pour créer un huis-clos. Mon frère est journaliste pour la radio Renaissance qui a été brûlée et comme beaucoup d’autres journalistes il a été menacé de mort. Grâce à l’intervention de certains pays (France, Belgique, Etats-Unis…), il a été sauvé. Sinon il serait aujourd’hui porté disparu. Mais il ne quittera pas le Burundi, il veut tenir tête. Beaucoup de journalistes ont été obligés de partir, mais lui a fait le choix courageux de rester. Il veut continuer son combat.

www.opinion-internationale.com

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