Afrique: Du format à la spontanéité

Rebecca Tickle

Rebecca Tickle

« L’arme la plus puissante dans les mains des oppresseurs, est la mentalité des opprimés » disait Steve Biko.

En Afrique, les oppresseurs ont cultivé la division avec application, à l’aide de sous-fifres locaux bien conditionnés et corrompus, pour maintenir les sociétés qu’ils contrôlent, dans la haine et par conséquent dans l’impossibilité de s’organiser efficacement, donc de s’émanciper et se développer.

La France a fait de même dans toute l’Afrique francophone, capitalisant sa stratégie avec l’impact dévastateur à lui seul, du Traité de Berlin de 1885, avec le découpage arbitraire de l’Afrique au mépris de la cohésion sociale inter-ethnique préexistante.

Néanmoins, pour ne pas laisser le champ libre à un bouc-émissariat ponce-pilatiste, il serait réaliste de dépasser la vision d’une victimisation qui, somme toute devient paralysante et complète la destruction d’un peuple par son autodestruction.

Les solutions de survie germeront dans la maîtrise de cette autodestruction par le peuple africain, qu’elle soit avérée ou probable. De prendre à bras le corps en tout premier le phénomène de la non-conscience de son pouvoir intrinsèque, force qui est au coeur de la stratégie autoritariste et destructrice du colon, anime déjà de nombreux esprits.

Hannah Arendt, philosophe politique allemande et juive, avait écrit dans « Les origines du totalitarisme », se référant aux régimes autoritaires de son époque (Staline et Hitler notamment), que « l’objectif du système totalitaire n’est pas tant l’extermination physique des
hommes, que l’instauration de conditions d’existence telles que être ou ne pas être ne fasse rigoureusement plus aucune différence : les [détenus] doivent être maintenus dans un espace entre la vie et la mort où tout se passe comme s’ils n’existaient déjà plus. »

Le colonialisme, economico-historique de l’esclavage, est la forme la plus pernicieuse aujourd’hui du totalitarisme tel que décrit dans l’oeuvre de Arendt. Elle explique notamment comment un tel régime détruit les structures sociales, associatives et même familiales qui constituent une barrière pour l’individu contre la domination du système dans lequel il vit. Sa fonction économique est secondaire, le sentiment de solidarité face à des intérêts communs disparaît et il devient parfaitement superflu. Mme Arendt décrit aussi comment les camps de concentration nazis ont réussi une domination totale sur l’Homme. Un monde où l’être humain est transformé en un individu conditionné et dont on peut prévoir la moindre réaction.

L’esclavage d’abord, le colonialisme et le néocolonialisme aujourdhui, ont contribué au formatage d’un être humain sans droits, sans dignité humaine et sans la moindre valeur aux yeux de qui le regarde. Ce n’est pas lui qui intéresse l’oppresseur, le colon. Seules les ressources naturelles, essentielles à sa survie métropolitaine, sont importantes pour lui. Le reste n’est que pécadille.

Aujourd’hui, il n’y a que la conscience que cette construction de l’humain n’est qu’un leurre qui peut libérer l’Homme de la chosification qui le condamne à une estime inexistante de sa personne. Le fouet, le mépris, la négation, la force de persuasion qui le transforme en nullité permanente font que l’Homme africain aujourd’hui se voit comme nul, incapable, méprisable à outrance, sans passé, sans avenir, éternellement à la merci de son « maître ».

C’est ainsi que quand le « maître » lui donne l’occasion d’exercer la moindre once de pouvoir sur ses congénères, conditionné comme un automate, il martyrise les siens au fouet, à la machette ou à l’AK47 que son « maître » lui aura bien sûr mis dans les mains et qu’il maniera avec dextérité, comme il a toujours vu son « maître » le faire. La haine de lui-meme et de l’autre. Dans son esprit, il est lui-même devenu maître, régnant à son tour sur des êtres formatés, méprisables et nuls.

Une abomination de cynisme et de calcul méticuleux de la part d’un oppresseur qui se croit éternellement omnipotent, évoluant en permanence dans une impunité qu’il maîtrise au doigt et à l’oeil, et dont il transmet le modèle en s’engouffrant dans les faiblesses naturelles de l’Humain.

Pourtant, la seul chose sur terre qui ne change jamais, c’est le mouvement de la roue du temps et de l’histoire qui tourne. L’évolution naturelle de l’humanité est faite de spontanéité, quelque soit le format de l’environnement qui l’entoure. Tout n’est pas contrôlable.

Aujourd’hui en Afrique et dans la diaspora, les consciences se réveillent lentement et parfois péniblement, comme au sortir d’une longue et lourde narcose. Les soubresauts du réveil sont irréguliers et peuplés de cauchemars et de séquelles pathogènes. L’oppresseur accentue sa pression profondément toxique, sent le magot lui glisser des mains. Il panique par moment, mais continue à s’engouffrer dans la moindre faille qui s’offre à lui. Il allume des incendies, jongle avec les extincteurs, adroitement pense-t-il.

La roue continue de tourner, dans le grincement de sa rigidité. Mais elle tourne.

Les martyrs sont là et veillent. Grâce à eux, on sait que les alternatives existent et aussi pourquoi on veut les détruire. Um Nyobè, Patrice Lumumba, Kwame N’Krumah, Ernest Ouandié, Amilcar Cabral, Thomas Sankara et tant d’autres, ont laissé des traces indélébiles. On a voulu les éliminer, sans savoir qu’un martyr maintiendra vivant pour l’éternité, le souffle d’espoir que l’oppresseur voudrait tant voir mourir.

On a aussi oublié que la pensée de l’humain est malgré tout inviolable et que tôt ou tard il réclamera, et arrachera, son droit au droit.

Dans les soubresauts parfois très douloureux de l’Histoire de l’humanité, des lueurs d’espoirs jaillissent parfois. Ces fameux cauchemars pourtant, peuplés de sang chaud et de machettes, essaient d’annihiler ces éclairs. Mais trop tard, ils ont transpercé les esprits et s’appuient invariablement sur la quête de l’Homme d’un monde meilleur. Les prédateurs sont nombreux et multiformes. Ils se croient malins et invincibles.

Mais certaines choses ne se maîtrisent pas. Et surtout tout a un début et une fin.
La roue tourne, inexorablement.

« On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »

Abraham Lincoln nous a laissé là un bel héritage qui indique à quel point l’espoir est toujours permis, et qu’il est même logique et obligatoire. Il nous laisse aussi l’assurance de la force implacable de l’Homme devant l’adversité et sa capacité invariable d’inventer un consensus, vaille que vaille.

« Quelque soit la longueur de la nuit, le jour finit toujours par se lever. » — Anonyme

Rebecca Tickle

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